À un certain moment de sa carrière, Claude Monet avait en quelque sorte cessé de peindre le monde pour se consacrer à un seul et même étang. Celui-ci allait l’occuper, presque exclusivement, jusqu’à la fin de sa vie.
Cet étang était une création de Monet lui-même. Après avoir acheté sa maison et son jardin à Giverny en 1890, il détourna le cours d’une rivière locale pour alimenter un nouveau jardin aquatique, malgré les objections de ses voisins qui soupçonnaient ce riche Parisien de cultiver des « plantes aquatiques » davantage par caprice que par intérêt scientifique. Monet l’admit d’ailleurs presque ouvertement : il déclara aux autorités locales que le jardin était destiné uniquement au plaisir des yeux et servirait de source d’inspiration pour ses futures peintures. Pourtant, même lui ne saisit pas immédiatement ce qu’il avait créé. Selon ses propres dires, il planta les nymphéas uniquement pour le plaisir, et ne réalisa que peu à peu (après avoir côtoyé l’étang pendant des années) qu’il était tombé par hasard sur le sujet qui allait définir la fin de sa carrière.
Ce tableau en particulier s’inscrit dans une période charnière, où Monet a commencé à se débarrasser de tout ce qui ancrait autrefois ses tableaux représentant les nymphéas : les berges, le rivage, toute notion fixe de perspective. Il ne reste plus que l’eau, remplie d’un bout à l’autre de couleur et des reflets fantomatiques d’arbres qu’il ne montre jamais réellement.
En regardant cette toile, on est tenté de deviner où elle mène : vers l’immersion totale des Grandes décorations, ces fresques panoramiques de nymphéas qui entourent aujourd’hui les visiteurs du musée de l’Orangerie, et au-delà, vers les expressionnistes abstraits qui, des décennies plus tard, redécouvrirent Monet et reconnurent en lui l’un des leurs. À leur manière, Pollock, Rothko et Joan Mitchell ont chacun franchi la porte que Monet avait discrètement ouverte ici, au bord d’un étang de jardin qu’il avait aménagé simplement parce qu’il aimait le contempler.
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P.S. : Les tableaux représentant des nymphéas n’étaient pas seulement le reflet de ce que Monet voyait dans son jardin, mais aussi des compositions soigneusement étudiées. Découvrez-en davantage sur l’un d’entre eux !